J’ai un sérieux problème relationnel avec les livres. Tout comme mon chat, j’ai parfois l’impression de vivre chez eux et non pas le contraire.
Les étagères se remplissent au gré de mes achats compulsifs, les double rayonnages prennent le dessus, il faut en entasser partout. Des piles poussent à terre, comme des champignons colonisateurs qui se reproduisent dans mon dos. La moindre recherche d’un titre précis revient à déplacer trois cent volumes. S’il n’y avait que les romans, ça irait encore, mais les BD et les beaux-livres ne font pas dans le petit format. Difficile dans ces cas là de garder un semblant d’ordre.
J’ai vécu dans divers appartements, plus ou moins petits, en éludant le problème de diverses façons : squattage de la cave d’un ami par de nombreux cartons, revente bisannuelle des ouvrages lus et qui ne m’ont pas laissé un grand souvenir, achats fréquents d’étagères Ivar chez des suédois bien connus, le tout en fantasmant sur le jour où j’aurais une pièce que je puisse appeler Ma Bibliothèque.
Et voilà qu’un nouveau déménagement, il y a un mois, m’a permis de concrétiser ce rêve. C’est donc avec délectation que j’ai racheté plusieurs montants et vingt-huit étagères supplémentaires, afin de déballer soixante et quelques cartons de livres…
C’est là que se pose la question maintes fois envisagée mais sans cesse remise à plus part du classement de MA bibliothèque. Cette question, aussi inintéressante au plus grand nombre que cruciale pour les monomaniaques, se découpe en fait en une quantité de questions sous-jacentes, qui mènent toutes à un fonds plus vaste : quel rapport ai-je avec mes livres ? Avec les livres en règle générale ?
Petit tour des options : Privilégier le chaos et la fouine systématique à la moindre recherche d’un titre particulier ? Tout ranger par ordre alphabétique d’auteur, comme dans une librairie ou une bibliothèque municipale ? Par collection, afin d’avoir un visuel des plus agréables, avec des étagères homogènes ? Grands et petits formats mélangés ? Bds et romans ?
Autre question, et non des moindres, faut-il mélanger livres lus et livres à lire ? J’ai toujours scindé inconsciemment mes livres en bibliothèque « en attente » et bibliothèque « pour mes vieux jours », celle de mes livres fétiches, que j’espère avoir l’opportunité de relire, et de rerelire, puisque selon le mot de Borges : « L’important, ce n’est pas de lire, mais de relire. ». Privilégiant pour l’instant la nouveauté et trop d’intérêt pour trop de choses qui me pousse à sans cesse tout trouver « formidablement intéressant » en lisant les quatrièmes de couverture, je façonne la deuxième au fur et à mesure que je lis la première, revenant sans cesse sur mes lectures récentes pour me demander ce qui mérite de rester et ce qui ne m’a pas laissé grand souvenirs ou plaisir de lecture, et que je mets dans des cartons «à revendre », afin de faire de la place à tous ceux qui ne manqueront pas de quitter des tables de librairies pour rejoindre les rangs sans cesse grossissants de « mes » livres, me délestant au passage d’une grande partie de mes salaires… Ma bibliothèque à lire est toujours plus grande que la bibliothèque lue, ce qui me ravit depuis toujours, rappel à mon échelle que je n’aurais jamais assez de temps pour lire tout ce que je souhaiterai…
Questionnements, pesages de pours et de contres, joie simple des questions « vraiment importantes »… Bonheur de l’obsessionnel.
Je suis désormais l’heureux papa de trois bibliothèques distinctes, chacune régie par son propre classement, que chacune a imposé naturellement. On verra le comment et le pourquoi plus tard…
Dans le salon trône la bibliothèque BD. Aérée (pour l’instant), agrémentée de divers bibelots, elle alterne mangas, comics, romans graphiques et albums afin de conjuguer le visuel et le classement par genres. Les séries sont bien entendu rangées ensemble et se succèdent par numéro, parce que bon, mon côté tatasse trouve que ça fait « plus joli »… Suivent les livres beaux-arts, photos, ciné, musique, et les vieux livres dénichés chez les antiquaires, dont mes « précccccieux » (à prononcer à la Gollum) grands formats (La Fontaine, Dante, Stevenson…) illustrés par Gustave Doré.
Dans la salle bibliothèque, deux murs sont recouverts d’étagères, séparant naturellement les «livres à lire » des « livres lus ».
Spontanément, les livres à lire se sont rangés par genre et par ordre alphabétique d’auteur, reproduisant inconsciemment l’ordre d’une librairie, lieu des « livres à lire » par excellence : essais sur la musique et le cinéma, littératures (générale, polars, fantastique, jeunesse, pleiades et anthologies type omnibus ou quarto), essais par genre (histoire, histoire des religions, philosophie, sociologie).
Le mur des livres lus est quant à lui rangé par formats et collections, grands puis petits formats. Pas de calcul dans cette manière de faire, juste l’envie première de contrebalancer l’irrégularité des formats mélangés des livres « à lire » par une touche visuelle agréable sur le mur adjacent. Ce n’est qu’après coup que j’ai réalisé que si le classement des livres « à lire » reprenait le classement d’une librairie, les livres lus se mélangeaient, parfois sans rime ni raison, comme ils l’ont fait en moi au fur et à mesure que je les ai découverts. D’où ma phrase pompeuse un peu plus haut sur le fait que ranger sa bibliothèque équivaut à questionner son rapport au livre.
Je lis beaucoup, pour diverses raisons plus ou moins bien éclairées. Mais que je lise Thoreau ou Damasio, Homère ou Chevillard, Scepanovic ou Somoza, je ne fais que chercher des réponses aux questions que je me pose et aux mystères qui nous entourent. Chaque phrase marquante, chaque chapitre envoutant ne fait qu’apporter de l’eau à un moulin dont on n’a pas toujours conscience, mais qui tourne tranquille au fond de nous… Les lectures, les films, les musiques, les tableaux se superposent, éclaircissent ou obscurcissent, élargissent notre vision du monde.
Nous sommes les mélanges que nous entretenons, les affinant au fur et à mesure…
Un reflet de nos bibliothèques…